Bippin Makoond
Global Data & AI Practice Manager chez Inetum
IA générative
Notre ambition est de démocratiser l’innovation
Publié : 02/10/2026
Depuis l’essor de l’IA générative, les entreprises ont multiplié les cas d’usage pour automatiser des tâches et gagner en efficacité. Pour Bippin Makoond, Global Practice Manager Data & AI chez Inetum, cette première étape ne représente pourtant qu’une partie du potentiel de la technologie.
La prochaine création de valeur se jouera selon lui sur deux terrains : améliorer la qualité des produits, des services et des décisions, puis donner aux collaborateurs de nouveaux moyens pour résoudre des problèmes complexes et faire émerger des idées. Une évolution qui suppose aussi de mieux maîtriser les limites des modèles actuels, de leur fiabilité à leur coût.
Les entreprises associent encore beaucoup l’IA aux gains de productivité. Pourquoi estimez-vous que ce n’est qu’une première étape ?
Bippin Makoond : La recherche de productivité accompagne l’industrie depuis plus d’un siècle. Nous avons développé énormément de méthodes pour optimiser les processus, réduire les tâches inutiles et produire davantage avec moins de ressources. L’IA permet aujourd’hui d’aller plus loin dans cette logique, en automatisant certaines étapes d’un processus ou en accélérant le travail des collaborateurs. Il faut bien sûr exploiter ces possibilités. Mais les rendements finissent par diminuer : à mesure qu’un processus devient efficace, chaque effort supplémentaire d’optimisation apporte moins de valeur. Chez Inetum, nous avons donc structuré notre approche autour de trois étapes.
La première concerne la productivité. La deuxième vise la qualité. La troisième, celle où je vois le potentiel le plus important, concerne la créativité. L’enjeu consiste à accompagner progressivement les entreprises d’une étape à l’autre plutôt que de réduire l’IA à un simple outil d’automatisation.
Que signifie concrètement passer de la productivité à la qualité ?
Bippin Makoond : Optimiser un processus revient essentiellement à chercher comment l’exécuter plus efficacement. Améliorer sa qualité demande de répondre à des questions différentes : qu’allons-nous mesurer ? Quels indicateurs permettent de savoir si le résultat répond réellement aux attentes ? Comment identifier les causes d’un problème et garantir un niveau de qualité dans la durée ?
Nous avons par exemple travaillé sur des modèles capables de mobiliser des méthodes issues du Lean Six Sigma et de l’ingénierie de la qualité. L’objectif est de mettre cette expertise à disposition des équipes sous la forme d’un coach IA. Cette deuxième étape change la nature de la valeur produite. L’entreprise ne cherche plus uniquement à économiser du temps ou des ressources. Elle peut utiliser l’IA pour améliorer ce qu’elle délivre à ses propres clients. Et cette confiance dans la qualité ouvre ensuite la voie à la créativité.
« Ressources humaines, finance, juridique... L’innovation n’est plus réservée à quelques spécialistes. Avec l'IA, elle devient accessible à une population beaucoup plus large dans l’organisation. »
Comment une IA peut-elle stimuler la créativité d’un collaborateur ?
Bippin Makoond : Notre ambition est de démocratiser l’innovation. Beaucoup de méthodes puissantes de résolution de problèmes existent depuis plusieurs décennies, mais restent difficiles à utiliser parce qu’elles demandent une expertise particulière ou des connaissances techniques importantes. L’IA permet de modifier cette situation. Un collaborateur n’a plus nécessairement besoin de maîtriser tous les mécanismes mathématiques d’une méthode. Il doit comprendre à quoi elle sert, dans quelle situation l’utiliser et ce que ses résultats signifient. L’IA peut ensuite l’accompagner dans son application.
Nous travaillons par exemple avec des méthodes comme TRIZ, la théorie de résolution des problèmes inventifs, ou avec des approches qui vont chercher des solutions dans d’autres disciplines pour les adapter à un problème donné.
Imaginez une plateforme sur laquelle une entreprise dépose un problème stratégique. Des collaborateurs issus des ressources humaines, de la finance, du développement ou encore du juridique peuvent travailler dessus avec un coach IA qui les aide à analyser le problème, à challenger leurs hypothèses et à explorer de nouvelles pistes. L’innovation ne reste alors plus réservée à quelques spécialistes. Elle devient accessible à une population beaucoup plus large dans l’organisation.
Avez-vous déjà appliqué cette approche à des projets concrets ?
Bippin Makoond : Oui. Nous avons travaillé à Bruxelles sur l’accompagnement des citoyens face à des démarches administratives complexes. Des assistants multilingues peuvent recueillir les informations nécessaires et aider à compléter certains formulaires. Lorsque le système ne peut pas traiter correctement une demande, celle-ci revient vers un humain. Cette combinaison entre automatisation et supervision humaine a permis, selon les mesures réalisées sur le projet, de réduire de 65 % le temps consacré au traitement.
Dans le secteur de la santé en Espagne, nous explorons aussi des systèmes capables d’effectuer un premier niveau de triage avant l’intervention d’un professionnel. Sur ce type de sujet, la maîtrise du risque devient évidemment centrale : il faut prévoir dès la conception ce qui se passe lorsque l’IA se trompe.
Développez-vous ces solutions entièrement sur mesure ?
Bippin Makoond : Environ 70 % de notre approche repose sur la personnalisation de solutions et de briques technologiques que nous avons déjà développées. Dans les 30 % restants, nous allons davantage vers la coconstruction avec le client.
C’est notamment le cas sur certains projets stratégiques. Nous pouvons constituer une équipe d’innovation commune et travailler directement à partir des problèmes propres à l’entreprise. Le principe consiste alors à combiner ses connaissances métier avec nos méthodes et nos outils pour concevoir une solution spécifique. Cette coconstruction est particulièrement intéressante lorsque le problème n’a pas encore de réponse évidente. L’objectif n’est plus d’installer un outil existant, mais de chercher ensemble une nouvelle manière de le résoudre.
Quelles limites de l’IA les entreprises doivent-elles aujourd’hui avoir en tête ?
Bippin Makoond : La première concerne la fiabilité. Le logiciel traditionnel repose largement sur des systèmes déterministes : lorsqu’un défaut est identifié dans le code, on peut le corriger, tester la correction et vérifier son comportement.
Les modèles d’IA générative fonctionnent différemment. Ils sont probabilistes. Une réponse incorrecte ne correspond donc pas nécessairement à un bug qu’il suffirait de corriger dans quelques lignes de code. Cela change profondément la manière dont nous devons concevoir et tester les logiciels qui intègrent de l’IA. Nous avons besoin d’introduire davantage de raisonnement statistique, d’échantillonnage, de tests d’hypothèses et d’approches systémiques.Sur les systèmes critiques, la question essentielle devient : si l’IA commet une erreur, comment empêcher cette erreur de provoquer une chaîne de conséquences ?
La deuxième limite concerne le coût. Nous commençons à sortir d’une période où l’utilisation des grands modèles pouvait sembler relativement peu coûteuse. À mesure que les usages augmentent, la consommation de tokens devient un véritable sujet économique. Les entreprises vont devoir arbitrer beaucoup plus finement entre la performance d’un modèle, son coût et la valeur réelle du cas d’usage.
« Un collaborateur dans une usine n’a pas besoin d’avoir accès à toute la connaissance disponible sur Internet. Il peut avoir besoin d’un coach IA qui connaît extrêmement bien son métier, ses contraintes et les méthodes utiles à son activité. »
Cette évolution pourrait-elle favoriser des IA plus spécialisées ?
Bippin Makoond : Je le pense. Les grands modèles généralistes ont déjà atteint un niveau de maturité considérable. Chercher sans cesse à accumuler davantage d’informations n’est pas nécessairement la meilleure voie. Je crois beaucoup davantage à des IA expertes, conçues pour un espace métier précis. Un collaborateur dans une usine n’a pas besoin d’avoir accès à toute la connaissance disponible sur Internet. Il peut avoir besoin d’un coach qui connaît extrêmement bien son métier, ses contraintes et les méthodes utiles à son activité. Nous travaillons déjà dans cette direction. Nous développons par exemple un assistant capable d’écouter une réunion et, à partir de son déroulement et de l’objectif poursuivi, de suggérer les prochaines questions pertinentes. Il s’appuie sur un ensemble limité de méthodes adaptées à cette mission. C’est probablement ainsi que l’IA va devenir plus utile dans les organisations : des systèmes davantage spécialisés, mieux cadrés et intégrés à des situations professionnelles précises.
Le véritable enjeu des prochaines années sera donc moins d’accumuler toujours plus d’intelligence généraliste que de mettre la bonne intelligence, au bon endroit, au service d’un problème clairement défini.
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