François Fleutiaux
Directeur général d'Inetum Euromed
Data & AI
IA en entreprise : quelles mutations les dirigeants doivent-ils anticiper ?
Publié : 05/10/2026
« SaaSpocalypse », ROI, shadow IA : pour François Fleutiaux, directeur général d'Inetum Euromed, la révolution IA en entreprise fait émerger de nouveaux arbitrages.
Près d'un cadre sur deux utilise au travail des outils d'IA que son entreprise ne recommande pas. Ce chiffre provient de l'Observatoire Européen du digital par Inetum, qui a interrogé, avec l’Institut Bona Fide 2 400 cadres dans quatre pays européens en mars 2026.
« Beaucoup de collaborateurs utilisent des chat GPT ou Claude Code chez eux, mais leur entreprise n'a pas toujours pu le déployer dans de bonnes conditions. Alors certains sortent leur carte de crédit pour aller plus vite également dans le domaine professionnel », explique François Fleutiaux, CEO Inetum Euromed (France, Benelux, Luxembourg, Afrique du nord) lors d'une table ronde organisée par Inetum pour ses clients au Cyber Campusde La Défense le 24 juin 2026. Ces usages individuels donnent une première indication du chemin parcouru : l’IA est déjà entrée dans les pratiques quotidiennes, parfois avant même que les entreprises aient défini un cadre collectif. C'est le « shadow IA », l’usage non-contrôlé, et cela signifie pour François Fleutiaux qu'il y a parfois « plus de maturité chez les collaborateurs que dans l'entreprise elle-même ». L’étude démontre par ailleurs que les usages IA en Europe et en France sont bien plus avancés que nous pouvons l’imaginer. Voir la page Observatoire | Inetum
L'IA générative a quitté le stade de l'expérimentation : 76 % des cadres interrogés se disent plus productifs grâce à leurs assistants IA.
Cette adoption importante ouvre toutefois une nouvelle phase pour les entreprises. Après la question des usages vient celle de leur industrialisation : quelles technologies déployer, quels investissements consentir et comment adapter l'organisation pour tirer réellement parti de l'IA ?
Agents IA : vers une “SaaSpocalypse” ?
Parmi les évolutions les plus structurantes figure l'émergence des agents IA (ces programmes capables d'enchaîner des tâches de façon autonome), qui transforment en profondeur la manière dont les entreprises conçoivent et utilisent leurs logiciels. Concrètement, ces agents peuvent recevoir un objectif, mobiliser plusieurs outils et exécuter successivement différentes étapes d’un processus, avec une intervention humaine plus ponctuelle.
Jusqu’en début 2026, le scénario semblait écrit. Avec les agents IA « tout le monde se disait que nous allions tout automatiser et économiser beaucoup d'argent », se souvient le dirigeant. Alors que les sociétés ont longtemps remplacé leurs applications maison par des SaaS standardisés, les agents IA pourraient rendre plus simple et plus rapide le développement d'outils adaptés à des besoins très précis.
« Beaucoup d'acteurs promettent de développer en trente jours, sur tel sous-processus de telle industrie, quelque chose de formidable », observe François Fleutiaux. Une « SaaSpocalypse », selon le terme qui circule dans le secteur. Le dirigeant nuance toutefois la portée du phénomène : les grands progiciels de gestion (ERP), profondément intégrés au fonctionnement des entreprises, ne devraient pas être remplacés à court terme. L’agentique, c’est-à-dire le recours à des agents IA capables d’enchaîner de manière autonome plusieurs tâches, peut en revanche déjà offrir des alternatives crédibles pour automatiser certains processus plus ciblés. La rupture ne devrait donc pas toucher tous les logiciels de la même manière : elle concerne d’abord les tâches et processus suffisamment circonscrits pour être confiés à des agents spécialisés.
Si ces nouveaux usages nourrissent d'importantes promesses de productivité et de simplification, leur généralisation fait émerger une question beaucoup plus pragmatique : celle de leur rentabilité économique.
IA : le coût des agents pèse sur le ROI
Les premiers déploiements à grande échelle révèlent toutefois deux limites. Le premier est le prix. Là où les éditeurs facturaient par utilisateur, l'IA se paie au token, l'unité de texte que consomment les modèles, et la note grimpe vite. « Chez Inetum, on a vu notre facture interne se multiplier par dix en trois mois », raconte François Fleutiaux. La raison, rappelle-t-il, ce sont les centaines de milliards de dollars investis par les géants américains qui doivent à un moment amortir les sommes. Cette hausse des coûts oblige les entreprises à revoir leur grille d'analyse. La question n'est plus seulement de savoir si l'IA permet de gagner du temps, mais si les gains obtenus compensent réellement les investissements engagés.
Les clients, de leur côté, attendent que l'IA fasse baisser le coût de leurs prestations informatiques. Plutôt que d'alimenter un « mouvement brownien » de baisses de prix, Inetum préfère co-construire ces gains avec ses clients et les partager.
Le second front est celui du retour sur investissement (ROI). Certaines entreprises foncent tête baissée et consacre un certain pourcentage de leur budget à l'IA sans exiger de ROI préalable, avec l'idée de faire le bilan un an plus tard. D'autres, partis plus tôt, font déjà machine arrière. « Certaines entreprises ont remplacé des centaines de personnes par des agents. Elles se sont retrouvées avec des problèmes de qualité et des problèmes avec leurs clients, et elles réembauchent aujourd'hui pour trouver le bon équilibre entre collaborateurs et agents. »
Avec un prix du token qui augmente, « les jeux ne sont pas faits », insiste-t-il. L'automatisation tient ses promesses sur certains cas d'usage, « mais le sujet du ROI va arriver très vite ». La pression économique pourrait aussi favoriser une IA plus sobre. Plutôt que de mobiliser systématiquement les modèles les plus puissants et les plus coûteux, les entreprises auront intérêt à ajuster les ressources mobilisées à chaque usage.
Autant d'agents IA que d'humains
À mesure que les agents IA gagnent en autonomie et se multiplient dans les organisations, les entreprises doivent réfléchir à leur gouvernance et à leur coexistence avec les collaborateurs humains. Cet équilibre, il faudra bientôt le trouver à l'échelle de toute l'entreprise. « Tout le monde se lance dans l'agentique, mais comment fait-on le jour où l'entreprise compte autant d'agents que d'humains ? », interroge François Fleutiaux. Le dirigeant appelle à définir, à l’échelle internationale, des principes communs permettant de préserver une capacité de décision humaine sur les choix les plus sensibles.
L'accélération doit aussi rester compatible avec les principes défendus en Europe, qu’il s’agisse de protection des données, de transparence ou de responsabilité environnementale. La course à la performance des modèles pose en effet une autre question : celle des ressources nécessaires pour les faire fonctionner à grande échelle. La question se pose dans un cadre européen, avec le RGPD et le règlement sur l'IA (AI Act), qui imposera aux entreprises européennes des obligations de traçabilité et de contrôle humain absentes ailleurs. Inetum a formalisé cette approche dans une Charte de l’IA responsable, adoptée fin 2025. Elle encadre aussi bien les usages internes du groupe que les solutions développées pour ses clients et repose sur quatre axes : impact maîtrisé sur l’humain, transparence et explicabilité, responsabilité dans l’usage et durabilité.
Le groupe suit pour cela un indicateur qu'il juge important : le nombre de juniors recrutés. « Une légende urbaine voudrait qu'avec l'IA, on n'ait plus besoin de juniors pour les tâches simples et qu'on embauche directement des seniors. Cela ne peut pas marcher : les juniors d'aujourd'hui sont les seniors de demain », explique le dirigeant.
Inetum s'est fixé pour règle d'embaucher au moins autant de débutants que l'année précédente. Le pari est d'autant plus risqué que les métiers bougent : moins de développeurs et de testeurs, mais des auditeurs IA ou des « forward deployed engineers » (ingénieurs déployés sur le terrain), chargés de faire adopter les modèles dans les entreprises. Elles posent déjà une question plus large aux entreprises : comment faire évoluer les métiers, transmettre les compétences et organiser le travail dans un environnement où les agents IA prendront une place de plus en plus importante ? A n'en pas douter, ce sont les ressources humaines, la formation, mais aussi le collaborateur lui-même qui devra être acteur de son propre développement professionnel.
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